Raspberry Pi 5 : pourquoi sa mémoire est verrouillée par le micrologiciel
Changer la RAM d’un Pi 5 ne suffit plus : la carte vérifie au démarrage que sa mémoire est bien celle d’origine. Comment ça marche, pourquoi Raspberry Pi l’a voulu, et ce que ça change quand on bricole.
Imaginez la scène. Un Raspberry Pi 5 à 2 Go qui dort dans un tiroir, un fer à souder, et l’idée toute simple de lui offrir de la mémoire en plus. Dans l’univers du bricolage, on a toujours fait ça : une pièce qui lâche, on la remplace ; une machine trop juste, on l’étoffe. Sur un Pi 5, ça ne marche plus. La carte démarre, regarde sa mémoire, et refuse d’aller plus loin.
L’affaire fait du bruit depuis le 21 septembre, parce que Jeff Geerling, un vidéaste très suivi dans le monde du Raspberry Pi, y a consacré un article et une vidéo. Le mécanisme, lui, date d’il y a deux ans. Voyons ce qu’il fait exactement, pourquoi il existe, et ce qu’il change pour quelqu’un qui n’a aucune intention de dessouder quoi que ce soit.
Ce que la carte vérifie au démarrage
Un Raspberry Pi n’est pas qu’un processeur posé sur une plaque. Quand vous le mettez sous tension, un tout petit programme, le micrologiciel (ou firmware), se lance avant le système d’exploitation. Il vit dans une puce de mémoire réinscriptible sur la carte, une EEPROM, et il prépare le terrain : réveiller la mémoire vive, trouver la carte SD ou le disque, passer la main au système.
Depuis fin 2024, ce programme fait une vérification de plus. Il lit la mémoire vive installée (sa capacité, mais aussi d’autres caractéristiques du composant) et la compare à une sorte de fiche d’identité enregistrée dans le processeur lui-même. Cette fiche est écrite dans une zone dite OTP, pour one-time programmable : de la mémoire qu’on ne remplit qu’une fois, un peu comme un tampon à l’encre indélébile. Elle est posée en usine, avec la carte.1
Si les deux correspondent, rien ne change pour vous. S’ils divergent, la carte s’arrête avec l’erreur « code 9 », libellée « SDRAM mismatch », ce qui veut dire : la mémoire ne correspond pas à ce qui a été prévu.
Le point qui surprend, c’est la finesse du contrôle. Il ne s’agit pas seulement de la quantité : selon un ingénieur de Raspberry Pi cité par la presse, la fiche conserve aussi d’autres attributs du composant d’origine, si bien qu’une puce de même capacité, prise sur une autre carte, peut être refusée elle aussi.2 Pour reprendre une image du quotidien, c’est moins un compteur de litres qu’un scellé numéroté : changer le contenu ne suffit pas, il faudrait aussi que le scellé soit celui d’origine.
Pourquoi on parle de souder
Sur un PC de bureau, la mémoire se change en cinq secondes : une barrette qu’on clipse dans son support. Sur un Pi 5, rien de tel. La mémoire est une puce de type LPDDR4X, soudée directement sur la carte, à quelques millimètres du processeur. La remplacer demande un poste de reprise à air chaud, de la patience, et un composant compatible.
Ce détail explique pourquoi le contrôle est possible, et pourquoi il vise surtout deux publics très différents. D’un côté, des revendeurs outillés, pour qui l’opération est une affaire de minutes et de marges. De l’autre, des réparateurs et des passionnés d’électronique, pour qui c’est une affaire de week-end. Le micrologiciel, lui, ne fait pas la différence : il constate seulement que la puce n’est plus celle qui était là à la sortie d’usine.
Pourquoi Raspberry Pi a fait ça
Le motif officiel est la fraude. Un revendeur achète des Pi 5 d’entrée de gamme, soude des puces de 8 Go à la place des 1 ou 2 Go d’origine, et revend le résultat comme un modèle haut de gamme. Un ingénieur de Raspberry Pi, connu sous le pseudonyme PhilE sur les forums de la marque, a décrit ce cas de figure, et l’un des articles de presse cités en fin de page rapporte le cas d’un acheteur dont la carte, annoncée à 8 Go, avait en réalité été modifiée.
Deux autres arguments reviennent. Le premier est le soutien technique : les gens dont la carte bricolée plante s’adressent à Raspberry Pi, pas au revendeur qui l’a trafiquée. Le second est la fiabilité : les réglages de timing des mémoires LPDDR modernes sont délicats, et une soudure approximative ou une puce de provenance douteuse donnent des machines instables, surtout quand la carte chauffe ou qu’on la pousse.
Rien de tout cela n’est absurde. Quiconque a déjà acheté un composant sur une place de marché sait qu’un « 8 Go » peut cacher un peu n’importe quoi. Un fabricant qui refuse d’avoir à réparer les erreurs d’autrui a ses raisons.
Ce que Jeff Geerling reproche à la méthode
Geerling ne conteste pas ces motifs. Ce qu’il conteste, c’est le moyen : un verrou technique, appliqué à tout le monde, y compris à celles et ceux qui veulent réparer une carte dont la mémoire est morte. Selon lui, on peut changer la mémoire de presque tout ce qui se vend, y compris une carte graphique ; or le Raspberry Pi, qui aime rappeler son esprit ouvert et bricoleur, ne le permet plus.
Sa proposition tient en une phrase : un drapeau à usage unique dans le micrologiciel, sur le modèle de l’indicateur d’avertissement que connaissait le Pi 3 B pour le dépassement de fréquence. Vous l’activez en connaissance de cause, vous perdez votre garantie et le soutien de la marque, et vous gardez le droit de réparer. Le bricoleur honnête ne serait plus traité en suspect.
J’ai un Pi 4 et un Pi 5, avec Frigate et des conteneurs pour ma domotique et mon réseau, dont un tunnel Cloudflare de secours. Mon avis est simple : Geerling n’a pas tort.
Ce qu’on peut faire, et ce que ça coûte
Il existe un contournement : rester sur un micrologiciel antérieur au contrôle, ou revenir à une ancienne version. Les sources ne s’accordent pas tout à fait sur la date limite : l’une avance la version du 10 septembre 2024, deux autres celle du 23 septembre 2024.3 Le principe est le même, et le prix aussi : on renonce aux correctifs de sécurité et aux améliorations livrés depuis, et on doit empêcher la carte de se mettre à jour toute seule. Pour un appareil qui sert à de la domotique ou à un réseau, ce n’est pas un compromis à prendre à la légère.
Pour les curieux : voir quelle version de micrologiciel tourne sur votre Pi
Sur Raspberry Pi OS, l’outil rpi-eeprom-update, lancé sans option, affiche la version du micrologiciel installée et la plus récente disponible. La mémoire que le système voit s’affiche avec la commande free.
sudo rpi-eeprom-update
free -h
Le journal des versions (lien « rpi-eeprom » dans les sources) mentionne par exemple, en novembre 2025, des « mises à jour de test de fabrication pour la SDRAM ». Ces notes sont brèves : elles n’expliquent pas le contrôle en détail, c’est pourquoi les explications ci-dessus viennent surtout des échanges avec les ingénieurs de la marque, rapportés par la presse.
Ce que ça demande, honnêtement
Pour l’immense majorité des utilisateurs, ce verrou ne change rien. Un Pi qui ne sort jamais de son boîtier, qui héberge un serveur ou une passerelle et dont personne ne touche à la mémoire, vit sa vie sans jamais croiser le code 9. Le sujet ne vous concerne que si vous voulez réparer, étoffer ou récupérer une carte.
Reste un effet de bord à garder en tête : une carte à la mémoire défaillante, qu’on aurait pu remettre en état avec une puce identique, n’a plus de réparation « maison » évidente. La seule voie sûre passe alors par le fabricant, ou par le remplacement de la carte entière, ce qui change le calcul pour quelqu’un qui en possède plusieurs.
Deux précautions valent quand même la peine. Pour un achat, mieux vaut un revendeur reconnu qu’une annonce anonyme : ce que la marque combat existe, et la meilleure défense reste de savoir à qui on achète. Pour un Pi 4, les sources divergent : certaines parlent uniquement du Pi 5 et du Compute Module 5, une autre étend le sujet à d’autres modèles dont le Pi 4. Mieux vaut le vérifier avant de miser dessus.
Enfin, une remarque sur le fond. Raspberry Pi a de bonnes raisons de se protéger ; reste à savoir si la manière choisie est la bonne, quand elle touche aussi au droit de réparer ce qu’on a acheté. Sur ce point, le débat est ouvert, et la proposition de drapeau de garantie montre qu’il existe au moins une voie intermédiaire.
Un verrou qui arrête le fraudeur arrête aussi celui qui répare.
Notes
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Les détails techniques (zone OTP, version du micrologiciel, code 9) viennent d’articles de presse qui citent les ingénieurs de Raspberry Pi ou le projet rpi-eeprom ; aucune description détaillée du mécanisme n’a été retrouvée côté Raspberry Pi. Les notes de version d’origine étaient très laconiques : l’une d’elles évoquait seulement une mise en conformité avec les tests de fabrication. ↩
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D’après cet ingénieur, remplacer une puce par une autre de même référence devrait fonctionner, mais passer d’un modèle 2 Go à une puce de 4 ou 8 Go n’est pas pris en charge. Sa recommandation aux bricoleurs : « don’t waste your time trying ». ↩
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Le texte de Jeff Geerling parle de la version 2024-09-10-2712 ou antérieure ; d’autres articles et un ticket du projet rpi-eeprom évoquent la version du 23 septembre 2024. Les deux dates ne sont pas contradictoires si le contrôle a été introduit entre les deux, mais les notes de version publiques consultées ne permettent pas de le confirmer. ↩
Pour aller plus loin
- Raspberry Pi locks down Pi 5 RAM upgrades in firmware, Jeff Geerling, 21 septembre 2026
- Raspberry Pi Locks Down RAM Upgrades, Hackaday, 22 septembre 2026
- Raspberry Pi Disallows RAM Upgrades to Fight Fraud, Does it Make Sense?, It's FOSS
- Raspberry Pi blocks RAM swaps to stop resellers selling modified boards, TechSpot
- rpi-eeprom : versions du micrologiciel, Raspberry Pi (GitHub)